Grâce et dénuement
Gérard DURIEUX, fibbc
Plus qu’un reportage chaleureux sur le monde des gitans, un roman
d’émotion qui évoque le combat de la vie contre la mort et la mise
au monde par la lecture d’enfants sans parole.
FERNEY Alice, Grâce et dénuement, Babel 409, 2000
Ce pourrait n’être qu’une description réaliste et empathique du
« monde des gitans ». Un reportage chaleureux. L’approche
bienveillante, par cette romancière sensible, d’une réalité sociale
méconnue, d’un peuple étranger, craint, tenu à distance aux marges
sordides des cités. Le récit évoque, en effet, les membres
vibrants d’un clan de manouches « qui ne possèdent que leur
caravane et leur sang » : la grand-mère Angéline, ses cinq fils, les
belles filles et les petits enfants. Vies âpres, relations
violentes, rebelles jusqu’à la marginalité, mais régentées pourtant
par des lois internes implacables. Existences inexorablement
marquées par la fatalité et la résignation, offertes à la haine ou à
la compassion.
Ce pourrait n’être encore que l’histoire d’une improbable
rencontre : Esther, une gadjé , mère de trois garçons, débarque dans
cette tribu farouche pour « lire des histoires aux enfants ». On
apprendra peu sur cette infirmière de quarante ans, devenue
bibliothécaire.
Sinon que sa vitalité fervente et fidèle, que son talent de lectrice
vont peu à peu lui gagner l’attachement des enfants du camp, puis
des adultes.. Chaque mercredi elle met en oeuvre ses convictions :
« Je crois que la vie a besoin des livres. Je crois que la vie ne
suffit pas ». Alors, elle « lira comme si cela pouvait tout
changer », tous les classiques de la littérature enfantine.
Intense plaidoyer pour le pouvoir des histoires, ce roman déroule
ainsi le parcours attachant d’une affection qui se noue par-delà les
différences. Apprivoisement réciproque, amitié gagnée de haute
lutte contre la méfiance et le soupçon.
Mais ce roman d’émotion maîtrisée, à l’écriture dépouillée,
orchestre surtout et magistralement un autre combat : celui de la
vie contre la mort. Fausses couches, accidents mortels, lent
suicide, avenir fracassé... Sous toutes les formes, la mort vient
ici aux enfants de tous âges. Esther lit donc contre la mort...et
l’obtuse brutalité des hommes.
Tout en évoquant le sort fait aux femmes, la narratrice tisse
obstinément des liens étroits entre lecture et maternité :
« Elle lut avec tendresse pour eux... ». Et ce faisant elle mettait
au monde tous ces gosses entassés dans sa Renault jaune.
De la lecture comme une parabole de vie. Alors, si les mots
« proclamés » se font chair, engendrent et rapprochent, qu’est-ce
donc qui demandait à renaître dans la vie d’Esther, mystérieuse
conteuse au pays des enfants sans parole.
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