Le
Désert
de la grâce
Gérard Durieux,
fibbc
Une narration qui nous dépeint ce XVIIème siècle français et les
conflits idéologiques qui le déchirèrent mais surtout qui donne la
parole à des figures féminines interpellantes et résistantes.
PUJADE-RENAUD Claude, Le Désert de la grâce, Actes Sud, 2007
Bastion de résistance aux pouvoirs alliés de Louis XIV et des
Jésuites jusqu’en 1709, la célèbre abbaye de Port-Royal des Champs
reste dans nos mémoires comme un symbole d’indépendance farouche
face à une persécution acharnée.
Ce ne sont pourtant pas les questions métaphysiques, les querelles
théologiques autour de la grâce, qui intéressent en ces pages la
romancière. Ce qui la retient, « ce sont avant tout des
personnages de femmes, leur capacité de force, leur intériorité,
leur résistance aux violations de conscience, leur attrait pour le
silence et la solitude ».
Le point de vue est donc ici résolument narratif : en alternance
avec la peinture de l’époque, des femmes prennent la parole, filles
de parlementaires et de bourgeois. Noblesse de robe austère et
économe. Certes, l’habile brouillage de la chronologie pourrait nous
dérouter et les « musiques » différentes cassent la linéarité du
récit.
Mais ces propos de « femmes entre elles » finissent par
esquisser des « relations de vie ». Elles enregistrent chaque
événement, recopient des lettres, conservent et transmettent, telle
Mlle de Joncoux cette gardienne de mémoire fascinée par le néant.
Au fil de ces traces ainsi recueillies, ce sont bien sûr les grandes
figures fondatrices (La famille Arnaud) ou l’œuvre de ces Messieurs
les Solitaires qui sont évoquées. Mais c’est surtout la naissance
d’un genre littéraire que nous livre le roman : «
J’ai cherché à étudier comment s’est forgée une sorte de légende de
Port-Royal, parce que ces femmes ont finalement inventé une forme
d’autobiographie ». Car c’est d’elles-mêmes que parlent ces
femmes ; de leurs combats intimes, plus que religieux ou politiques.
De leur rapport au pouvoir.
Ainsi, Marie-Catherine Racine, habite-t-elle la moitié de l’œuvre
comme une figure emblématique. On ne sait pourtant pratiquement rien
de cette femme. Alors, l’auteure réinvente le personnage. Avec
finesse, elle nous convainc que, pour la fille de l’immense
dramaturge lui-même élevé à Port-Royal, l’important était de
surmonter son deuil et de comprendre qui était son père. En avril
1698, un an avant sa mort édifiante, Jean Racine la retire de force
de Port-Royal pour la protéger, puis la marier. En 1711, elle ramène
sa dépouille à Saint- Etienne -Dumont. Elle laisse remonter
souvenirs et émotions, découvre l’œuvre de son père, sa vie de
passion reniée sur la fin, ses faiblesses et compromissions. Un
coûteux chemin de libération.
En privilégiant ces figures féminines qui interpellent, en évoquant
superbement leur résistance modeste et souffrante, ce texte invite
en creux à retourner, pour mieux comprendre, aux conflits
idéologiques sous-jacents qui déchirèrent au XVIIème siècle l’Eglise
et le Royaume de France autour du Jansénisme.
Rudes affrontements doctrinaux et masculins, marqués par ailleurs
par l’intense présence de hautes consciences. Blaise Pascal en
effet, avec ses « Provinciales » (1656) qui clouent au pilori
l’ordre des Jésuites, n’est-il pas « l’un des plus grands écrivains
qu’ait enfantés le Christianisme ? » (Lacouture)
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