Les Hauts - Quartiers
Gérard DURIEUX, fibbc
L’œuvre magistrale de cet éminent représentant de la « littérature
de la conscience » qui, par le biais de la description de
l’inexorable déchéance d’un jeune écrivain, se mue lentement en une
intériorisation de la misère.
GADENNE Paul, Les Hauts - Quartiers, Seuil 1973, Points roman, 1991
« De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce qu’on écrit avec son
propre sang »
(Nietzsche) L’imposant roman posthume de cet écrivain de race, salué
à sa sortie en 1973 comme « l’idiot » français, est assurément de
cette encre-là. Soumis inexplicablement aux intermittences de la
renommée littéraire, méconnu, ce romancier « congédié », mort de
tuberculose en 1956, demeure pourtant « un des plus
représentatifs de sa génération ». La publication de Baleine
(Actes Sud, 1982), courte nouvelle en forme de chef-d’œuvre, l’a
confirmé à suffisance.
« Tempête spirituelle qui se lève et retombe sur les
Hauts-Quartiers » de Bayonne, l’œuvre magistrale de cet éminent
représentant de la « littérature de la conscience », décrit
l’inexorable déchéance de Didier Aubert. Jeune écrivain réfugié dans
une chambre minable, attelé à une thèse sur « Les conditions de la
vie mystique », il subit jusqu’au cauchemar les lancinantes,
mesquines et intrusives agressions des habitants de ce quartier
nanti et bien-pensant que Gadenne croque, abasourdi et féroce. Ce
texte de toutes les violences porte pourtant une intense et
fascinante montée vers la lumière du personnage central. « Que
vois-tu Jérémie ? » interrogent les premières pages. « Le
printemps » répond la finale de ce texte christique dont l’écriture
haletante désarçonna les lecteurs attachés à la prose toute de
clarté des premiers romans.
C’est que Gadenne - et son héros avec lui- avait choisi la voie
aride : jusqu’au bout il refuse de fuir : « Quelque insupportable
que soit l’enfer que les hommes nous font vivre, de quel droit nous
placerions nous au-dessus d’eux ou à l’écart ? » Le travail
intellectuel se mue donc lentement en une prise de conscience aiguë
de la misère. Au point qu’au terme d’ innombrables avatars, la thèse
s’intitulera Taudis et vie spirituelle. Son auteur sera passé d’une
solitude lacérée de bruits au silence effacé de l’engagement. La
question de l’autre prenant ici une dimension collective, mineure
dans les autres romans. On ne peut qu’être frappé, par ailleurs, par
le fait que « ce cri de douleur » rejoint l’admirable volonté de
pauvreté jetée à la face des puissants par sa contemporaine Simone
Weil. Même souci d’authenticité, même recherche de la vérité,
même nécessité intérieure de cohérence, même désir de la rencontre
avec l’autre, de la communion avec les opprimés... par les chemins,
certes différents, de la philosophie et du roman, mais au risque
identique, choisi ou subi, d’une abnégation et d’un effacement de
soi dont la fécondité interroge. Une semblable « métaphysique de
l’effacement ».
Un grand livre donc à (re)lire en ces temps si bavards. Les HQ
reconduit qui le veut à ses énigmes et à l’image affolée de notre
monde. Mais l’année du départ de Gadenne, le poète québécois R.
Lévesque écrivait ce texte universel : « Quand les hommes vivront
d’amour, il n’y aura plus de misère... ». Le chant commun d’une
fragile espérance.
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