Thérèse mon amour, Sainte Thérèse d’Avila
Gérard Durieux, fibbc
Un ouvrage singulier, des pages passionnantes mais déroutantes,
éloignées de tout commentaire pieux, sur cette personnalité
mystérieuse et irréductible.
KRISTEVA Julia, Thérèse mon amour, Sainte Thérèse d’Avila,
Fayard, 2008
Ce gros volume de 750 pages intimide de prime abord. Mais le nom de
l’auteur accolé à celui du personnage abordé laisse aussi augurer
d’un ouvrage très singulier. Ce que confirme la lecture
passionnante et ardue de ces pages d’intelligence et de feu salué
unanimement par la critique.
Bien sûr, les fidèles de l’intellectuelle bulgare
n’attendaient pas un commentaire pieux, fade et redondant des écrits
de « l’icône de la Contre-Réforme espagnole » (1515-1582). Depuis
Cet incroyable besoin de croire , Bayard 2007, on
sait la psychanalyste athée affrontée à l’importance « d’interroger
ce qu’on croit ». Les transports hystériques de la « Madre
extatique », ne pouvait que la fasciner et lui offrir la matière
d’une étincelante et déroutante relecture. Intrigue romanesque,
biographie commentée, histoire de la Mystique et de ses rapports
avec la psychanalyse, théâtre, lettres... tissent ainsi un subtil
réseau d’approches des oeuvres, livres et fondations, de la Sainte
longtemps suspectée d’illuminisme avant d’être proclamée Docteur de
l’Eglise.
Se dessine alors au fil des pages le visage complexe de Santa
Teresa, la marrane « fille de l’Eglise », engagée dans un long
vagabondage amoureux en quête du « Père idéal » : orante,
écrivain, fondatrice ; lectrice gourmande, obstinée, drôle, rusée,
tourmentée mais rieuse, sévère et généreuse, mortifère et allègre,
moniale folle mais étonnamment lucide, habile, infatigable,
énergique, audacieuse, espiègle garçon manqué...
Mais c’est la prose quasi érotique de cette sensuelle « transverbérée »
que Sylvia-Julia, en disciple de Freud et de Lacan, scrute, analyse,
décortique et interprète. Car Térésa écrit pour être, pour se
rencontrer et se comprendre. Pour tenter de réconcilier foi et désir.
C’est l’écriture minutieuse de son autodestruction et de sa
transformation d’amour en « l’Autre du désir » qui permet à la
mystique de ne pas sombrer dans le délire de ce jouir à mort, de ce
mourir de ne pas mourir. Dans ses livres, constitutions,
recommandations, lettres et poèmes, d’une écriture syncopée, en
rafales, Thérèse se fonde elle-même par écrit. Pour elle, le
langage est le terrain même de l’acte dit mystique. L’extase de
Thérèse ne serait ni plus ni moins qu’un effet d’écriture ! (p.129)
.Voilà
qui fera frémir plus d’un croyant et les conduira à relire des
classiques moins sulfureux : l’incontournable introduction du
P.Marie-Eugène , Je veux voir Dieu, Ed. du
Carmel,1956 et le remarquable L’autre du désir et le Dieu de la
foi » (Seuil,1991) du jésuite psychanalyste Denis VASSE.
Intensément moderne, conciliant retraite monastique et
pérégrinations épuisantes, la carmélite de l’Incarnation aura
apporté au service de la foi, sa sensualité féminine, sa mélancolie,
son art littéraire et son génie psychologique.
Et, quand au terme de son inépuisable cohabitation, exploitées
toutes les ressources de sa fabuleuse culture, l’auteur s’incline
devant le mystère irréductible de Térésa de Ahumada : « Qui
êtes-vous Thérèse ? », il nous vient une autre question : « Qui
êtes-vous Julia Kristeva pour avoir écrit toutes ces pages
merveilleuses à la recherche de... ? ». Vous avoir lu nous
transforme. Vous nous avez reconduits à Thérèse. Reconnaissante,
elle nous confie la parole qui brûla sa vie : « Moi en toi, tu me
chercheras... ». Merci.
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