Le
Christ
philosophe
Gérard
Durieux, fibbc
A l’heure polémique des vigoureux échanges sur les racines
chrétiennes de l’Europe, ce livre invite à un débat de fonds sur ces
différentes interrogations
LENOIR Frédéric, Le Christ philosophe , Plon, 2008
« La liberté que tu voulais pour eux, fait peur aux hommes. Leur
souci le plus grand est de trouver un être à qui déléguer ce don
funeste... Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le
miracle, le mystère et l’autorité... Ils se sont réjouis d’être à
nouveau un troupeau docile ».
Ainsi parle à Jésus en le chassant de Séville, le grand Inquisiteur
dans Les Frères Karamazov, le chef-d’œuvre de Dostoïevski. Ce
passage célèbre traduit, selon Lenoir, la réalité de l’histoire même
du Christianisme : une inversion radicale des valeurs évangéliques,
de la « philosophie de Jésus » (Erasme).
Car défend l’auteur, le christianisme serait une philosophie, autant
et plus qu’une religion, un message universel porteur de valeurs
libératrices pour l’individu.
Au fil d’une lente et inexorable dérive, la « chrétienté »
n’en serait que la perversion institutionnalisée.
Mais « Les Lumières » et la raison critique, par le relais de
l’humanisme chrétien du XVIème, auraient absorbé l’essentiel de
l’apport du Christ. Les droits de l’homme ne pouvaient donc naître
que dans l’Occident tout imprégné de Christianisme, « la religion de
la sortie de la religion » (M. GAUCHET).
On parcourt avec grand intérêt la démonstration de cette « implacable
filiation ».
C’est que Lenoir présente quelques solides références : philosophe,
historien des religions, directeur d’une revue de qualité Le monde
des religions, romancier... c’est dire que l’ouvrage est brillant,
clair et érudit.
Mais on s’en doute, à l’heure polémique des vigoureux échanges sur
les racines chrétiennes de l’Europe ou quand d’autres s’inquiètent,
pour la remobiliser, du « trou noir de la laïcité » (E.
MORIN), ce livre d’importance séduit et agace pour des raisons
diverses, chrétiens et non-croyants.
Il invite en tout cas à un débat de fonds sur les interrogations qui
demeurent. Evoquons : dans quelle mesure l’humanisme chrétien est-il
réellement la matrice du monde moderne ? Le message du Christ
tendrait-il essentiellement à émanciper l’individu du groupe ?
Quand Lenoir souligne ainsi le caractère personnel et spirituel du
message du Christ (dans sa relecture finale du dialogue avec la
Samaritaine, exact contrepoint des propos du Grand Inquisiteur),
d’autres observateurs plus sensibles au collectif et au politique,
s’interrogent à propos du « fondement (invisible) du lien social :
Dieu, la raison déifiée, le progrès, le culte de la patrie...
l’argent ? » (R. DEBRAY).
A suivre encore quand l’auteur nuance : « Cette révolution de la
conscience universelle ne s’oppose nullement à
l’institutionnalisation inéluctable du message. Le Christ a cadré la
religion dans trois principes intangibles : amour, liberté, laïcité. ».
Invoquerait-il ici une forme de sacralité réconciliatrice ?
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