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Rencontre
avec Luc Baba auteur, acteur et ... passeur
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Haut du formulairepar Gérard Durieux,
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La passion d’écrire
Luc Baba est né à Liège en 1970. Il y vit dans le quartier
du Laveu et y enseigne l’anglais dans une École de promotion
sociale. Homme aux multiples talents, il a été acteur et
auteur pour le théâtre. Compositeur, il a chanté Ferré, Brel
et Brassens. Couronné dès son premier roman en 2001, il est
désormais un romancier affirmé y compris auprès des jeunes
pour qui il écrit et qu’il rencontre régulièrement. Très
amicalement, il a accepté d’évoquer pour nous, à bâtons
rompus, son œuvre déjà abondante, sa passion d’écrire,
quelques-uns de ses centres d’intérêt et de ses projets.
G.D. Luc, tu as publié neuf romans chez Luce Wilquin depuis
La cage aux cris qui a reçu le prix « Pages d’or ».
En huit ans, c’est une production conséquente déjà...
L.B.
Il est vrai que j’écris beaucoup. Plus d’un roman par an,
puisque j’ai aussi donné deux romans pour adolescents chez
d’autres éditeurs... La confiance et le soutien de mon
éditrice m’ont offert le confort d’un tel rythme de
publication. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais pu mûrir
tel ou tel de ces romans (If, par exemple) ou encore être
plus sévère avec moi-même peut-être. Mais à l’évidence,
cette complicité a été une grande chance.
G.D. Peut-on dire que tu t’attaches à décrire des « petites
gens » du quotidien ?
L.B.
Chacun de mes personnages est saisi dans un moment de crise.
J’essaie de montrer comment des gens ordinaires mais
meurtris ou marginaux affrontent leur destin, la dureté du
monde. Comment, dans des circonstances difficiles, ils
(elles) luttent contre ce qui leur arrive ou qui les
accable. Face à la mort ou l’amour, la révélation des
origines ou une grossesse... (Loula de L’eau claire de la
lune, Pierre Grijs Le marchand de parapluies,
Barbot le conteur alias Monsieur l’ours...). Je pars à la
recherche de ces personnages, je me laisse conduire par eux,
je les « écoute » en portant sur eux un regard nuancé, je
tente de chercher ce qu’il y a de l’autre côté du mur.
Souvent, leur histoire reste ouverte. Je laisse le lecteur
en suspens.
Ils sont souvent hors-norme, c’est vrai, sauf, par exemple
Paul Lambion, le professeur de La petite école
Sainte-Rouge. C’est un homme banal qui se perd dans son
vide intérieur et à qui on demande de donner des cours de
philosophie. Mais il n’a rien en lui qui l’en rende capable.
C’est cela son tourment.

G.D. Dans Les écrivains n’existent pas, il y a
notamment cette phrase : « Heureusement que j’écris, sinon
quoi ? J’existerais ».
L.B.
Oui... C’est un de mes livres préférés mais il y a beaucoup
de mauvaise foi dans ce roman... Que j’assume. Je veux dire
que je ne voudrais pas « exister » comme la plupart des
gens : chaque jour des horaires serrés, des transports
bondés, courir sans arrêt... L’écriture me garde de cela, me
permet de rester à l’écoute de ce que je vis...
G.D. Alors, l’écriture pour toi, c’est une nécessité ?
L.B.
Il est difficile de parler de ce qui nous touche
profondément. Alors, pourquoi j’écris... ? Je peux dire que
l’écriture est identitaire. Depuis l’âge de sept ans j’écris
« mes » textes. Même à l’école, il m’arrivait d’écrire deux,
voire trois versions de la rédaction demandée. J’écrivais
pour le plaisir... J’ai longtemps pensé que j’écrivais pour
compenser le silence où me confinait l’austérité du climat
familial. Mais aujourd’hui, je ne le pense plus. En fait,
depuis toujours, j’ai une passion pour les mots,
spécialement de la langue française. Et dans mes cours
d’anglais, c’est encore le mot qui m’intéresse, son origine,
sa composition, sa sonorité...
G.D. Tu écris sans arrêt... ?
L.B.
Oui, l’écriture étant une forme de méditation, j’écris
chaque jour et dans les endroits les plus improbables. Mon
bonheur par exemple, c’ est d’écrire une heure dans le
train, sur un banc, dans le brouhaha d’un café... Je me
souviens même qu’à l’armée, je prenais des notes sur un
petit carnet en plein milieu des exercices de tir à la
grenade ! De plus, je travaille toujours plusieurs romans en
même temps. Si je passe plusieurs jours sans écrire, je ne
suis pas bien. C’est comme si je me trahissais, comme si je
n’avais pas de raison d’être.
En fait, la création c’est comme une carriole que l’on met
en route. Au démarrage, il y faut beaucoup d’énergie, puis
ça roule. Alors, il suffit de lâcher prise et de laisser
venir, en orientant un peu mais sans trop contrôler. Le
chemin du texte existe. Il n’y a qu’à prendre le temps de le
rejoindre.

G.D. Tu tiens également à garder le contact avec de jeunes
lecteurs...
L.B.
En effet, il m’arrive fréquemment d’aller à leur rencontre
un peu partout en Wallonie, à Bruxelles, dans les écoles ou
à l’occasion d’initiatives particulières comme l’adaptation
de Clandestins par de futurs éducateurs à Liège. Je leur lis
des extraits de mes textes. Parfois longuement. Ce sont de
grands moments. Car ils écoutent le plus souvent avec
attention et me posent beaucoup de questions pertinentes.
« D’où viennent les idées ? », « Pourquoi écrit-on ? ».
Certains sont perturbés par mon écriture et s’inquiètent :
« Est-ce qu’il faut souffrir pour écrire ? ». Inutile de
dire que je démens : la souffrance n’est pas une source
d’inspiration obligée. Il n’est pas nécessaire de broyer du
noir pour écrire...
G.D. Ils te demandent parfois des conseils ?
L.B.
Un écrivain, ça les intrigue, notamment à partir de leur
expérience d’écriture souvent peu attrayante dans le cadre
scolaire : comment écrire avec plaisir, mal assis, agressé
par le coude de son voisin ?
Comme aux participants de mes ateliers d’écriture, je leur
dis l’importance des conditions, des rites qui entourent
l’acte d’écrire : moments, lumière, musique, silence...
selon la sensibilité de chacun. Pourquoi, par exemple, ne
pas leur permettre une musique discrète si cela les met en
condition pour rédiger un texte en classe... Je leur raconte
ma colère et ma frustration quand un enseignant reprenait ma
feuille alors que j’étais insatisfait d’un mot ou que mon
texte n’était pas achevé. Mais je rappelle aussi
l’encouragement précieux d’une professeur de français qui, à
l’occasion d’un travail d’imitation de Balzac, m’avait
gratifié d’un : « Balzac, en mieux ! »
G.D. Donc, tu écris volontiers pour eux...
L.B.
Oui, ça me plaît beaucoup. Par exemple, Comme sur des
roulettes ou Clandestins(Labor, 2005) un roman
qui marche bien. Cette histoire de Vahide, émigrée du
Kosovo, touche les jeunes. Une thésiste de Trieste en a déjà
traduit huit chapitres en italien. Les lecteurs de ce pays,
qui rencontrent ces problèmes d’immigration, sont
particulièrement intéressés par ce texte qui parle du sol,
des racines et de l’exil.
Actuellement, je travaille à un autre roman pour
adolescents : Le club des mouches. Ce sera l’histoire
d’une jeune fille qui se trouve laide et qui sombre, par
dépit et vengeance, dans des expériences-limites. Mais elle
croise un couple d’apiculteurs. Ils ont eux-mêmes perdu une
fille qui lui ressemblait et l’accueillent avec une
gentillesse excessive...

G.D. L’enseignement, une envie de transmettre ?
L.B.
Ce mi-temps en promotion sociale me convient dans la mesure
où il me laisse du temps pour écrire et surtout me permet de
rester en éveil par rapport au vécu des gens. Même si je ne
suis pas un auteur qui écrit dans sa tour d’ivoire, à
l’écart du monde. Je me sens très concerné par les problèmes
de société, d’information et de culture. Ainsi en décembre
dernier, je me suis beaucoup investi pour faire connaître la
situation d’un écrivain de Djibouti, Houssein Barkat Toukale,
qui avait dénoncé, dans son roman L’enfant de corne le sort
fait à son ethnie en Ethiopie. Réfugié en Belgique, il s’est
retrouvé à Vottem. J’ai alerté la presse et parlé dans
plusieurs radios en faveur de sa libération. Pour faire
savoir aussi qu’à Vottem, il y a des gens qui portent et
apportent le meilleur. Il a été libéré le 23 décembre 08.
Par ailleurs, mes étudiants, adultes, ne sont pas là pour
s’intéresser à ce que j’écris. Les cours sont surtout pour
moi l’occasion d’un contact avec leur réalité, de parler de
leur histoire. De mettre en scène, parfois, la lourdeur de
leur passé. Ce qui m’intéresse c’est le contact pédagogique,
la rencontre. Dans certains de mes romans, je me suis
d’ailleurs inspiré de certaines élèves (comme Loula dans
L’eau claire de la lune ou Vahide de Clandestins).
G.D. Quelle place occupe la lecture dans ta vie ? Es-tu un
grand lecteur ?
L.B.
Je lis assez peu de romans. Surtout de la poésie. Et
quelques textes qui m’accompagnent, que j’ouvre au hasard,
dont je relis l’un ou l’autre passage (Les romans d’Aragon,
Le Journal de Jules Renard, Giono..). Et comme je souhaite
garder les livres que j’aime, souvent achetés d’occasion, je
fréquente peu les bibliothèques sinon lorsque j’ai besoin
d’une documentation précise.
J’ai aussi tenu une chronique pendant un an dans « Le Vif ».
J’avais en principe carte blanche. Ce qui m’intéressait,
c’était de me plonger dans le travail de l’écrivain, de
rejoindre le cœur du roman... J’appréciais assez les
propositions d’Actes Sud, une maison d’édition qui traduit
de bons textes en littératures étrangères. Les amis de la
jeune librairie « Livre aux trésors » m’aidaient dans mes
choix. Mais ceux-ci n’étaient pas jugés assez
« populaires ». La collaboration avec l’hebdomadaire a cessé
depuis.
G.D. Le théâtre, la chanson, ça continue ?
L.B.
J’ai eu beaucoup de plaisir à chanter Brel, Ferré, Brassens.
Je conserve un merveilleux souvenir du spectacle Brel, ça
va que nous avons donné avec succès avec Christine Bruno
au festival de Stavelot en 2004 puis repris à l’Etuve...
J’ai connu de grandes joies au théâtre également, comme
acteur et auteur... Mais à présent, les contraintes horaires
en soirée me pèsent. Alors, aujourd’hui je me consacre
essentiellement au roman et à quelques nouvelles :
« Couleurs livre » vient de m’en demander une sur le thème
de la pauvreté. Mais sans négliger les ateliers d’écriture.
J’investis désormais moins dans le slam mais avec Dominique
Massaut et Vincent Tholomé nous avons créé un petit groupe
de performances poétiques « Les pinces de Mélanie » qui se
produira notamment fin juin au festival de la poésie à
Périgueux.

G.D. Alors à présent... ?
L.B.
A considérer ce que j’ai publié (une dizaine de manuscrits
sont et resteront dans mes tiroirs) je me rends compte
aujourd’hui , car c’était inconscient, que j’ai écrit trois
textes inspirés de mon vécu, qui sont comme des balises sur
mon parcours : La cage aux cris (2001), sorte de
roman d’apprentissage où je raconte mon enfance et mon
adolescence ; Les écrivains n’existent pas (2005)
dans lequel le personnage principal est un jeune écrivain en
proie à des tourments amoureux, à l’écriture et à la mort et
Tout le monde me manque (2008) : John, un grand môme
de solitude et de manque, refuse d’avoir un rôle dans ce
monde. Mais au lieu de l’aider à quitter cette route sombre,
chacun(e) autour de lui s’obstine à lui en assigner un,
jusqu’à l’emmurer dans l’espace réduit où il échoue.
G.D. C’est un texte important pour toi ?
L.B.
J’y suis allé au plus loin de l’exploration de mes ombres.
C’est d’ailleurs un texte dont la violence a dérangé
plusieurs de mes lecteurs... et certains critiques. D’autres
m’ont trouvé au meilleur de mon écriture. J’avais « monté
d’un cran dans l’exercice narratif » (Thierry Detienne).
Mais il règne à présent un étrange silence autour de ce
livre.
Il reste qu’avec ce roman et l’adaptation pour le théâtre
que j’en ai faite sous la forme d’un monologue que j’ai
interprété à la Courte Echelle, il me semble qu’une période
se clôt dans ma vie comme dans mes textes. Comme s’il
m’avait fallu tout ce temps pour jeter hors de moi, par
étapes et à force d’introspection, toute la part de douleur
qui m’habitait. Je suis à un tournant. Ces moments-là ne se
décident pas. Je me sens à présent plus serein, j’aspire à
plus de calme. Loin de la pollution et du parasitage
intérieurs.
G.D. Cela va-t-il changer le ton de tes prochains romans ?
L.B.
Certainement. Je veux prendre tout le temps nécessaire pour
aller au bout de mes textes, sans hâte de publier. J’écris
avec plus de liberté, de légèreté. Avec davantage de plaisir
et même d’humour. Ainsi, mon prochain roman partira encore
d’une situation de crise mais en allant vers plus
d’apaisement : un homme apprend qu’il va perdre l’usage de
ses sens. Son médecin lui conseille de s’y préparer. Mais
comment ? S’abstenir pour ne pas souffrir du manque ou
goûter avec une dernière avidité à toutes les saveurs, à
tous les délices ? Il ne lui restera que le toucher à
découvrir et il prendra finalement conscience à la fois du
trésor que représente la faculté de goûter au monde, de
l’incorporation bâclée de ce qui nous entoure, du peu de
soin accordé à l’intériorité...
G.D. Une sorte de réconciliation avec lui-même ?
L.B.
Oui. Comme dans le nirvana : souffler sur la flamme visible
parce que l’on a trouvé une lumière en soi. Je crois que Léo
Ferré avait tort en disant que le bonheur c’est pour les
imbéciles. Je n’allais pas bien quand j’ai cité en exergue
de Les écrivains n’existent pas une de ses autres phrases :
« Le bonheur, c’est du chagrin qui se repose ». J’avais omis
la suite : « Il ne faut pas le réveiller »...

Orientation Bibliographique
Luc BABA, La cage aux cris, Editions Luce Wilquin,
2001
Luc BABA, De la terre et du vent, Editions Luce
Wilquin, 2002
Luc BABA, L’eau claire de la lune, Editions Luce
Wilquin, 2003
Luc BABA, Le marchand de parapluie, Editions Luce
Wilquin, 2004
Luc BABA, Les écrivains n’existent pas, Editions Luce
Wilquin, 2005
Luc BABA, If, Editions Luce Wilquin, 2005
Luc BABA, Monsieur l’Ours, Editions Luce Wilquin,
2006
Luc BABA, La petite école Sainte-Rouge, Editions Luce
Wilquin, 2007
Luc BABA, Tout le monde me manque, Editions Luce
Wilquin, 2008 Jeunesse
Luc BABA, Clandestins, Labor J, Jeunesse, 2006
Luc BABA, Comme sur des roulettes, Averbode, 2007
Propos recueillis par Gérard Durieux
Liège, le 2 février 2009