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Rencontre
Librairie "Pax" à Liège : ouverture et résistances
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La librairie « Pax » fête cette année ses quatre-vingts ans.
Cet anniversaire offre l’occasion de partir à la rencontre
d’une des librairies emblématiques de la vie culturelle
liégeoise. Son actuelle responsable nous parle de l’histoire
de « Pax », de sa conception du métier, de son évolution, de
ses bonheurs, désillusions et espoirs.
Située en plein centre ville et jouissant d’une architecture
intérieure résolument moderne, la librairie « Pax » offre un
choix éclairé d’ouvrages en littérature générale, propose
les livres de référence en sciences humaines et dans le
domaine scientifique. Malgré les profondes modifications qui
ébranlèrent le paysage liégeois vers les années 80, la
librairie n’a cessé de se développer, en fidélité à une
conception du métier faite d’indépendance d’esprit, de
volonté de défendre avec ouverture et rigueur la qualité et
la création. Le souci d’accueil et de rencontre animant
depuis toujours l’équipe de cette maison. Louise Marie
Lemahieu et son mari dirigent « Pax » depuis 1976.
G.D. Pourriez-vous nous dire en quelques mots comment a
commencé cette aventure ?
LM.L.
« Pax » est une très ancienne librairie fondée en 1928. Elle
jouissait déjà alors d’une réputation certaine et était
gérée par son fondateur, Paul Thirifays. En 1974, il vend
« Pax » à une importante librairie qui souhaitait
diversifier ses activités. C’est à ce moment-là que mon mari
entre en scène comme gérant. Deux ans plus tard, mon mari et
moi-même proposons de racheter « Pax »... Nous sommes en
1976. J’étais alors sans emploi nantie d’un diplôme
français. Nous étions très jeunes tous les deux, j’ai donc
commencé à seconder mon époux...
G.D. Comment décririez-vous votre métier à cette époque ?
LM.L.
C’était un temps où l’ampleur du travail était davantage
balisée et circonscrite. Le nombre de livres et de parutions
était beaucoup moins important qu’à l’heure actuelle. On s’y
mettait plus vite. On travaillait uniquement « avec sa
tête » c’est-à-dire sans informatique ! ... à l’ancienne,
avec des petites fiches. C’était vraiment l’artisanat,
passionnant ... Nous étions pleins d’entrain, sans trop
mesurer les risques pourtant réels. Nous faisions tout,
encouragés par la clientèle de l’ancien propriétaire qui
nous était restée fidèle malgré notre jeune âge.
G.D. Comment les choses ont-elles évolué ?
LM.L.
D’abord, nous avons modifié l’espace .Quand nous rachetons
la librairie, elle est assez petite. Trois ans plus tard, en
1979, nous avons souhaité nous agrandir. L’architecture
intérieure des locaux nous préoccupait et au cours de la
rénovation nous y avons accordé une attention particulière :
des espaces très ouverts, façon « Beaubourg » sont créés.
Aujourd’hui, avec le recul, je trouve que cela date un peu,
mais trente ans plus tard beaucoup de gens nous disent
encore que c’est plaisant, interpellant et très moderne.
G.D. Et les collections ?
LM.L.
Bien sûr, nous n’avons pas cessé également d’enrichir notre
stock. La librairie affichait à l’époque une forte
spécificité littéraire et philosophique, donc pas seulement
religieuse comme son nom pourrait le faire penser ! Elle
disposait également d’un rayon scientifique assez pointu. En
effet, l’environnement universitaire était important,
puisque tous les services de l’université- notamment ceux de
la Faculté de Philosophie et Lettres- étaient situés ici en
ville. Le campus n’étant pas encore créé. Nous avons
maintenu et développé ces secteurs : ouvrages étrangers,
collections d’essai, jeunes auteurs, classiques oubliés,
sciences humaines, beaux livres et plus récemment encore un
rayon jeunesse.
G.D. Quel était l’état des lieux des librairies liégeoises
il y a trente ans ?
LM.L.
En 1976, quand nous rachetons « Pax », il y a plein de
librairies partout à Liège... Un vrai bouillonnement !
Quelques-unes plus importantes : Paul Gothier et Fernand son
parent ; Halbart... Chacune de ces bonnes librairies étant
gérée par des personnalités riches et intéressantes ! Le
livre était alors envisagé comme instrument provocateur,
suscitant des débats, des opinions, des engagements...loin
de l’uniformisation actuelle. Par rapport à cette période
d’effervescence, les choses ont changé assez progressivement
et assez inéluctablement.
G.D. Comment ce changement s’est-il opéré au fil des
années ?
LM.L.
Le point de départ, le tournant a sans doute été le rachat
d’Halbart par l’abbé Jacquemain. Malheureusement, c’est la
faillite. Un groupe de jeunes fait alors sensation en
s’installant dans les mêmes locaux pour donner naissance à
une librairie très tendance, très branchée : « Plexus ».
Pour nous positionner face à cette concurrence et parce que
la place nous manque (elle manque très vite dans une
librairie !), nous rachetons en 1985 une maison ancienne rue
des Clarisses, en face de l’athénée. Nous en faisons une
espèce de succursale de « Pax » appelée « Prétexte » qui
développait la partie « Littérature, Beaux arts, Sciences
humaines » que nous ne pouvions plus assurer ici.
G.D. Avec un projet spécifique... ?
LM.L.
C’était une librairie comme nous aimions et où je me suis
beaucoup investie : création, animations, expositions
(« Vienne » par exemple en 86). Il fallait à l’époque ce
genre de propositions pour s’imposer comme acteur culturel.
Cela a toujours été en tout cas notre position, notre
parti-pris. Commerçants, oui, car les ressources sont
indispensables. Mais également « prescripteurs ». Il faut
trouver l’équilibre, faire cohabiter commerce et culture.
C’est captivant et en même temps très épineux...
G.D. Qu’est devenue cette implantation ?
LM.L.
En 1986 c’est le tout gros choc, le choc suprême : la
« Fnac » arrive... et « Plexus » - librairie à forte
identité pourtant - fait faillite. Cela nous laisse un peu
d’espace mais la localisation de « Prétexte » n’est pas
idéale. Et comme j’ai alors de gros ennuis de santé, nous
fermons après trois ans et nous nous replions sur « Pax »
que nous ne voulions pas mettre en difficulté. Sur la place,
les librairies historiques ferment alors les unes après les
autres. D’autres se positionnent : « La Parenthèse »,
« Béranger » qui sera finalement rachetée par Inter-Forum
pour devenir « Agora ». Certaines petites tentatives des
années 90 ont disparu. Les librairies se raréfient donc à
Liège mais l’une ou l’autre continue à faire du bon travail
comme « Livres aux Trésors » par exemple.
G.D. Et demain ?
LM.L.
Plusieurs facteurs me rendent perplexe. Le nouveau complexe
commercial annoncé (Media-Cité) risque de perturber des
équilibres. La fréquentation du Centre-ville pourrait
diminuer et nous pourrions être touchés. Plus largement,
l’absence d’un « prix unique du livre », identique chez le
libraire du coin et dans la grande surface, nous pénalise
sérieusement. Et le « label des libraires » n’ouvre, à mon
sens, aucune nouvelle perspective de qualité. Celui-ci est
en effet sans contrepartie financière tout en continuant à
entretenir le flou sur ce qu’est véritablement une
librairie : un point- presse ou un lieu de découverte
culturelle ?
G.D. La fonction d’acteur culturel dans la Cité vous semble
donc plus difficile à remplir de nos jours... ?
LM.L.
Certainement, car nous ne sommes plus beaucoup à penser que
le livre a toujours ce pouvoir d’ouverture et d’instance
critique. Alors que dans les années 80-90, il y avait une
sorte d’effervescence autour du livre. Mais l’évolution de
la société offre aujourd’hui tant d’échappatoires, aux
jeunes notamment. Nous sommes branchés sur un tas
d’informations mais qu’est-ce qui nous interpelle vraiment ?
C’est pourquoi j’aimerais former des jeunes qui soient
libres et entreprenants : curieux de dénicher des perles,
désireux de les faire connaître et capables de confronter
leurs opinions.
G.D. Dans ce contexte, comment concevez-vous aujourd’hui
votre profession ?
LM.L.
Ce qui me paraît fondamental, c’est l’indépendance
d’esprit : cette liberté vous permet d’afficher vos idées
sans rien ne devoir à personne. Il faut continuer à investir
dans une forme de résistance à l’uniformité de pensée. Il
importe de contribuer au développement d’un accès au savoir,
à l’imagination, à la création. Car, pour moi, un livre ça
aide à vivre dans les moments difficiles. Les livres sont
des consolations et ils sont sources d’évasion, ils font du
bien. Mais en même temps ils peuvent vous ouvrir l’esprit
pour résister et créer.
G.D. Et l’apparition des livres numériques ?
LM.L.
Je ne crois pas que tout le monde va basculer dans le
numérique dans les dix ans qui viennent. La révolution
internet n’a pas tout changé. Il faudra donc, d’une part,
que dans le futur demeurent des endroits où vous pouvez
feuilleter, lire une quatrième de couverture, parler.... Le
livre objet me semble faire partie du plaisir de lire.
D’autre part, il s’agit de conserver le cap de
l’indépendance autour du livre. Pour cela les librairies
sont nécessaires. C’est là qu’on trouvera encore des livres
pour chacun, que l’on peut faire connaître des éditions
comme « Le temps qu’il fait » par exemple, que nous aimons,
que nous estimons d’excellente qualité.
G.D. Un libraire va-t-il parfois jusqu’à censurer ?
LM.L.
Des livres, il en arrive tout le temps... A partir des
recensions, des commentaires, de nos goûts et de ceux des
clients, il faut choisir, sélectionner... Donc, dans la
mesure où nous sommes sélectifs... oui , nous censurons.
C’est notre liberté et notre responsabilité. Par exemple,
plusieurs fois par an, on reçoit des demandes pour « Mein
Kampf ». On a toujours refusé. D’un autre côté, on est aussi
un peu militant. Parfois même j’aimerais l’être davantage.
Ainsi, il y a quelques années, j’avais fait circuler une
pétition en faveur de Cesare Battisti , auteur de polars,
italien accusé de meurtre. J’aime cet auteur... Certains
clients ont marqué clairement leur désaccord. Donc, on prend
parfois un petit risque à afficher ses positions. De toute
façon, ce qui était vraiment détestable, méprisable... on ne
l’a jamais vendu.
G.D. Quel rapport avez-vous avec les jeunes lecteurs ?
LM.L.
Notre clientèle est plutôt adulte. Mais les jeunes
m’intéressent grandement. Je trouve toujours assez touchant
de voir des jeunes qui poussent la porte, étrangers au monde
des livres... Ca me touche de les voir. Et quand j’ai
l’occasion d’en servir un, j’essaie de me mettre à l’écoute,
de bien l’accueillir. Nous avons, comme libraires, un rôle
de transmetteurs. Mon mari parle de « passeurs de
contenus ». Pour tous, mais particulièrement pour eux.
G.D. Quel serait votre rêve, au bout de toutes ces années ?
LM.L.
Si je pouvais, je serais en permanence sur le terrain. Ce
qui est très réconfortant c’est, par exemple, quand le livre
que vous avez choisi de mettre en évidence le matin, trouve
son lecteur dans la journée. Vous le sortez du rayon, vous
le mettez sur table, certaine qu’il intéressera, qu’il doit
plaire, qu’il est là pour quelqu’un ! Cela fait partie du
plaisir du libraire. C’est difficilement transmissible parce
que très personnel. Un autre ferait sans doute
différemment... C’est affaire de métier, d’expérience.
D’envie aussi.
G.D. Il y a le plaisir des rencontres aussi... ?
LM.L.
Tout à fait. Plaisir et exigence également. Parce qu’il faut
travailler pour demeurer à la hauteur de ce que les clients
attendent de nous. Nous évoquions l’autre jour avec mon mari
le nom de clients à la personnalité exceptionnelle, qui ne
rentreront pas dans l’histoire mais dont la fréquentation
nous a marqués. Avec certains lecteurs nous entretenons
d’ailleurs des relations très cordiales, de considération,
voire d’amitié. Finalement, ce sont peut-être tous ces
petits bonheurs-là qui nous aident à continuer dans un
contexte de plus en plus difficile.
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Librairie « Pax »
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